Prévention : Place de l’hygiène du sommeil en entreprise

Docteur Arnaud Metlaine

publié le 31 août 2010
mises à jour le 10 décembre 2010


A. Introduction

Il est aujourd’hui largement admis que la gestion du sommeil, l’application de règles d’hygiène de sommeil simple est efficace dans l’amélioration des troubles du sommeil. En prévention primaire, l’hygiène de sommeil a tout son intérêt et plus précisément en santé au travail. En effet les troubles du sommeil au premier rang desquels figure l’insomnie ont des conséquences professionnelles aujourd’hui bien établies. En médecine du travail, les enquêtes rapportent que 20 à 40% de salariés se plaignent de mauvais sommeil.

Pourtant, le sommeil est peu pris en charge dans le milieu de travail. Il reste du domaine privé, même si le facteur organisationnel du travail influence directement ou indirectement le sommeil des salariés. Le retentissement sur la qualité de vie au travail peut être considérable.

Enfin, les conditions de travail comme le travail posté, le décalage horaire, la charge physique ou mentale de travail peuvent elles même directement entraîné un trouble du sommeil. Plusieurs études ont pointé l’importance des conséquences de l’insomnie.

B. Insomnie et travail (Giordanella J.P. « Rapport sur le thème du sommeil », 2006)

Dans la population générale, l’insomnie touche un adulte sur cinq.
Il est donc naturel que les travailleurs se plaignent aussi régulièrement d’insomnie.

Dans une étude réalisée en 1997 en collaboration avec la SOFRES (Léger et col ; 2000) chez 12 778 français adultes, les auteurs ont recherché l’influence de la profession sur la prévalence de l’insomnie sévère. La prévalence de l’insomnie sévère selon les critères DSM-IV (au moins deux problèmes de sommeil, au moins trois fois par semaine depuis au moins un mois avec conséquences sur la vigilance diurne) est de 9% (6% chez les hommes et 12% chez les femmes). On retrouve la plus haute prévalence d’insomnie sévère chez les ouvrières (15%) et la plus basse chez les agriculteurs (3%).

Dans une autre étude, nous avons étudié les conséquences professionnelles de l’insomnie en comparant des insomniaques sévères qui travaillent à des professionnels bons dormeurs. Dans le groupe étudié, les horaires de travail étaient comparables : 81% des sujets travaillaient de jour, 3% de nuit et 16% en travail posté.

Les accidents de travail apparaissent plus fréquents chez les insomniaques sévères que chez les bons dormeurs. 8% des insomniaques sévères et 1% des bons dormeurs ont eu un ou plusieurs accident(s) de travail pendant les derniers douze mois (p = 0,0150) avec une moyenne de 0,07 accident par insomniaque sévère et de 0,01 accident par bon dormeur (p = 0,0550), Les arrêts de travail sont aussi plus fréquents chez les insomniaques sévères. Trente et un pour-cent d’entre eux ont eu au moins un arrêt de travail dans les douze derniers mois contre 19% des bons dormeurs (p = 0,0384). Certains insomniaques sévères ont eu jusqu’à 15 arrêts de travail l’année passée contre un maximum de 4 arrêts chez les bons dormeurs. La durée moyenne d’un arrêt de travail est de 5,4 jours pour un insomniaque sévère et 3,6 jours pour un bon dormeur (NS).

L’insomnie peut aussi avoir des conséquences matérielles au travail selon cette enquête. Quinze pour cent des insomniaques sévères disent avoir fait des erreurs potentiellement sérieuses à leur travail pendant le dernier mois contre 6% seulement des bons dormeurs. Dix-huit pour cent disent avoir du mal à être clair dans leurs explications au travail contre 8% des bons dormeurs (p = 0,0004). Douze pour cent disent avoir été en retard au travail le mois dernier à cause du sommeil contre 6% des bons dormeurs.

Des résultats similaires ont été retrouvés par d’autres études. Leigh (1991), dans une étude réalisée chez 1308 travailleurs démontre par exemple que l’insomnie est le facteur prédictif le plus fiable (parmi 24 variables) de l’absentéisme au travail. Lavie (1981) en Israël a montré que la satisfaction au travail dépendait étroitement de la qualité du sommeil et que les insomniaques avaient une moins bonne productivité au travail. Johnson et Spinweber (1983) ont également retrouvé, dans la marine américaine, que les insomniaques étaient plus lents au travail et avaient moins d’avancement professionnel que les bons dormeurs. Les conditions de travail sont souvent rapportées par les insomniaques comme étant à l’origine de leurs troubles du sommeil. Quarante pour cent des insomniaques chroniques peuvent précisément donner une cause au début de leur trouble. Pour 20 % d’entre eux la cause est professionnelle : licenciement, conflit, surcharge de travail. Dans la population générale étudiée , la prévalence de l’insomnie sévère double dans la tranche d’âge 25-34 ans. La cause évoquée est souvent d’origine familiale pour les femmes (grossesses, enfants jeunes) et d’origine professionnelle chez les hommes.

Les insomniaques rapportent fréquemment comme causes de leurs troubles :

  • la surcharge mentale : multiplicité et labilité des tâches, raccourcissement des délais, agressivité des interlocuteurs, sous-effectif, manque d’encadrement, harcèlement moral, concurrence, manque de dialogue et d’information,
  • l’environnement physique : bruit, chaleur, pénibilité,
  • l’impossibilité de se détendre après le travail et avant le sommeil : longs trajets, travail domestique et charge des enfants... La plupart des insomniaques traduisent leur trouble par l’impossibilité de faire le vide dans la tête pour chasser les petites préoccupations professionnelles qui reviennent sans cesse parasiter la pensée. Souvent ils ressentent comme une obligation de se lever pour noter des idées pour le lendemain, un peu comme si l’absence de disponibilité pendant la journée les obligeait à utiliser la nuit pour prendre du recul et faire le point sans pouvoir réellement se reposer.

En pratique ces considérations amènent trois questions :

  1. quelle place pour le dépistage ?
  2. Quelle prise en charge ?
  3. Quelle prévention et place de l’hygiène de sommeil ?

La recherche de l’insomnie en médecine du travail revêt donc une importance particulière car l’insomnie peut être à la fois un signe précoce de désadaptation au travail, et le révélateur de mauvaises conditions de travail, mais qui prend aussi en compte des facteurs extra professionnels. Devant une plainte de mauvais sommeil, on emploiera facilement l’agenda du sommeil. Il permet d’affirmer l’insomnie de manière subjective, d’en apprécier l’importance et le retentissement et d’évaluer les rythmes veille-sommeil pendant la semaine de travail et pendant les jours de repos. Ce dépistage de l’insomnie semble indispensable, même si l’origine paraît clairement extra professionnel. Le trouble du sommeil est le signe d’un mal-être qui peut avoir des répercussions sur la santé au travail avec un risque accidentel accru.

La question des horaires de travail est primordiale et surtout il faut s’interroger sur une éventuelle surcharge horaire de travail ? Est-il possible de décaler les horaires du salarié pour lui permettre de se lever un peu plus tard ? Est-il possible avec l’aide des services sociaux de réfléchir à un rapprochement du salarié ? Dans le cadre du travail posté, les troubles du sommeil représentent un signe déterminant de la désadaptation,

  • Contraintes physiques jouant sur le sommeil : bruit, température élevée ou froide et absence de lumière peuvent perturber les rythmes circadiens ou le sommeil. L’étude des conditions de travail aidée de mesures d’ambiance peut donc être bénéfique. Une soustraction provisoire au risque peut permettre de conforter l’impression diagnostique, si le sommeil s’améliore,
  • Contraintes mentales : l’émergence de plusieurs cas d’insomnie dans la même entreprise ou dans le même service doit faire réfléchir à l’organisation du travail et à la charge mentale. Il s’agit d’un signe précoce et fiable et il est bon de savoir interroger de manière ciblée sur le sommeil si on perçoit des difficultés dans un secteur professionnel.

Information et formation

L’information et la formation sur le sommeil peut aussi être déterminant.

  • Information des salariés et du CHSCT sur les rythmes veille-sommeil, les horaires idéaux de prise de poste, les horaires de pause par le biais d’articles ou d’expositions.
  • Information des salariés sur les règles hygièno-diététiques à respecter dans l’insomnie.

Nous rappelons ici les grandes règles sont les suivantes (d’après Eric Mullens)

  1. Limiter le temps passé au lit  :
    Raccourcir le temps au lit "renforce" le sommeil. De trop longs moments passés au lit sans dormir fragmentent et allégent le sommeil. On recommande de n'utiliser le lit que pour le sommeil et l'activité sexuelle et non pour regarder la télévision, manger, travailler...
  2. Maintenir un horaire de sommeil constant  :
    Eviter de heures de coucher et de lever trop variables Respecter surtout une heure de lever régulière. Elle semblerait avoir un bon effet synchroniseur sur le rythme veille-sommeil.
  3. Faire de l'exercice en journée et non en soirée  :
    La pratique d'un exercice physique régulier en fin d'après-midi (20 minutes de marche par exemple) augmente la quantité de sommeil profond.
  4. Maintenir un environnement facilitant le sommeil  :
    Température de la chambre, bruit , literie, confort...
  5. Respecter une bonne diététique  :
    Eviter un gros repas avant le coucher. Ne pas manger le soir peut provoquer une insomnie.
  6. Eviter les somnifères  :
    Il ne faut les prendre que sur avis médical
  7. Eviter les drogues (caféine, alcool, stimulants, etc...)
  8. Eviter un travail intellectuel juste avant le sommeil  :
    Réserver une période de calme et de relaxation 30 minutes avant le coucher.
  9. Eviter la rumination des problèmes au lit
  10. Faire une courte sieste en milieu de journée  :
    La sieste correspond à un besoin naturel de repos en milieu de journée. Elle permet de couper la journée pour rester en forme et vigilant. Elle est nécessaire à des degrés plus ou moins importants à tous les âges. Elle se traduit par un court moment de repos de 10 à 20 minutes. Elle est plus marquée si la nuit précédente a été courte ou mauvaise.

C. Prise en charge et recommandations dans le travail posté

Le travail posté et de nuit concerne 5 millions de travailleurs salariés en France. A défaut d'un rythme de travail posté idéal, l'aménagement des conditions de travail qui est du ressort du Comité d'Hygiène et de Sécurité et des Conditions de travail (CHSCT) et du Médecin du travail, peut aider à une meilleure tolérance au travail posté. Or, il est très rare que les CHSCT comprennent, en leur sein, des travailleurs de nuit. Le manque de représentativité de cette catégorie de travailleurs nuit de manière générale à un bon respect des règles d’hygiène pourtant fondamentales à la prévention.

Les plus utiles sont les suivantes :

  • Amélioration des repas. L'idéal est de pouvoir servir un repas chaud la nuit, comme pour la journée. A défaut, des distributeurs, facilement disponibles et bien garnis doivent pouvoir proposer des casse-croûtes et des boissons chaudes ou froides.
  • La lumière doit être d'intensité élevée.
    La lumière est indispensable au maintien d'une bonne vigilance. Elle peut aider, par ailleurs, à une meilleure adaptation des rythmes biologiques. Une telle lumière peut parfois être difficile à accepter par les travailleurs de nuit qui répugnent à un éclairage de haute intensité et par les employeurs qui le trouvent chère. Il faut savoir expliquer son utilité.
  • La gestion des pauses doit être la plus souple possible mais permettre une vraie coupure au cours du travail sans être systématiquement reportée en fin de poste pour "gagner" sur le temps de travail. Dans certaines conditions de travail monotones (tâches de surveillance ou de contrôle), on recommande un temps de pause prolongé avec la possibilité d'une bonne sieste.
  • Le bruit. Des conditions de travail bruyantes perturbent la vigilance et sont facteurs d'accidents. La lutte contre le bruit lors du travail posté est donc à recommander.
  • Les transports. Ils sont un accompagnement social du travail de nuit, l'employeur devant veiller à l'accessibilité de son entreprise. Une facilitation des transports individuels (aménagement d'un parking, par exemple) permet par ailleurs d'améliorer la durée de sommeil et donc l'adaptation.

La prévention

L'utilisation de la lumière

La lumière est l'un des synchroniseurs les plus puissants des rythmes circadiens. Il faut savoir l'utiliser (et l'éviter) pour favoriser une meilleure adaptation au rythme posté. L'utilisation de la lumière de haute intensité est encore expérimentale en milieu de travail. On peut cependant recommander vis-à-vis de la lumière du jour :

  • Au travailleur qui prend un poste de nuit :
    de s'éclairer au maximum le soir à la lumière du jour et la nuit d'utiliser le maximum d'éclairage. Le matin, au contraire, il doit éviter avant d'aller se coucher de s'exposer à la lumière du jour (si possible, porter des lunettes de soleil pour rejoindre son domicile en été, bien calfeutrer sa chambre).
  • Au travailleur qui prend un poste du matin :
    de s'exposer le plus possible à la lumière le matin et de l'éviter le soir après 17 heures.

Les siestes

Puisque le travailleur posté dort moins et moins bien que le travailleur de jour, il faut lui recommander de faire des siestes. Le rôle favorable de ces siestes a été démontré. Elles permettent de réduire la dette de sommeil et l'anxiété générée par les troubles du sommeil portant sur un épisode unique. Elles permettent aussi une meilleure adaptation aux rythmes sociaux.

Deux types de siestes peuvent être conseillées :

  • Les courtes siestes de moins de 20 minutes, le sujet se repose mais sans atteindre le sommeil profond (il faut mettre son réveil sur 20 minutes),
  • Les siestes d'au-moins un cycle (1 heure 15 à 1 heure 45) pendant lesquelles le sujet récupère du sommeil profond. Il n'est pas toujours nécessaire alors de mettre un réveil.

D. Conclusion

Les troubles du sommeil qu’ils soient liés à l’organisation des horaires comme dans le travail de nuit ou posté, ou qu’ils soient générés par le contenu du travail peuvent être limités par de simple règles d’hygiène de sommeil. Ces règles sont faciles à appliquer en entreprise.

La formation des salariés et employeurs apparaît déterminante pour faire évoluer la prise en compte de cette dimension trop souvent négligée.

E. Références

Akerstedt T.-Sleepiness as a consequence of shift work, in Sleep 1989 ; 11,17-34,

Johnson LC, Spinweber CL. Quality of sleep and performance i the Navy : a longitudinal study of good and poor sleepers. In : Guilleminault C, Lugaresi E, eds. Sleep/Wake disorders : Natural history, epidemiology and long term evolution. New-York : Raven Press ; 1990 : 209-218.

Lavie P. Sleep habits and sleep disturbances in industrial workers in Israël : Main findings and some characteristics of workers complaining of excessive daytime sleepiness. Sleep 1981 ; 4 : 147-158.

Leigh P. Employee and job attributes and predictors of absenteeism in a national sample of workers. The importance of health and dangerous working conditions. Soc Sci Med 1991 ; 33 : 127-137.

Léger D, Guilleminault C. Sommeil, vigilance et travail. Paris, Masson, 1997, 176p.
Leger D, Guilleminault C, Dreyfus JP, Delahaye C, Paillard M. Prevalence of insomnia in a survey of 12778 adults in France. J. Sleep Res. 2000 ; 9 : 35-42.